L'innocent

Publié le par Sido

                Mon regard se posa alors sur cet animal écrasé. Sa gueule avait été broyée, et les deux parties de sa mâchoire étaient alors plaquées au sol, constellant la langue tout aussi abîmée de milliers de fragments d’os éclatés. Je comparai un instant cette langue à la sublime robe d’été rose à pois blancs que portais mon institutrice lorsque j’avais six ans. Jamais je n’oublierai ces jambes musclées se mouvant sous le tissu léger de son habit. J’observai plus attentivement la tête. Le pelage ocre avait été rendu poisseux par le sang et collait à ce qui restait du crâne. J’étais incapable d’identifier cette bête.

                L’une des pattes avant était brisée à deux endroits et formait un angle étrange. On eut dit que l’animal tentait de toucher le sommet de son crâne. J’imaginais cet être anonyme toujours vivant, en train d’essayer de remettre en place sa tête éclatée à l’aide de sa patte cassée. Cette vision me déclencha un rire bref, à peine nerveux. J’eus aimé rire de bon cœur. La tristesse de la situation m’en empêchait.

                Les oreilles de la bête étaient pointues et souples. Elles paraissaient douces. J’avais envie de les toucher, mais je ne parvenais pas à les atteindre. Peut être aussi que mon souci des convenances m’en empêcha. On ne manque pas de respect à un mort. Même si c’est une bête.

                Les entrailles de l’animal avaient été étalées sur tout le trajet qu’il avait parcouru après l’impact. C’était ce coup violent qui lui avait ouvert le ventre, la vitesse et la lourdeur des pneus avaient fait le reste. Ses intestins étaient roses et luisants. L’odeur était nauséabonde mais cela ne m’empêcha pas de fixer sans relâche ce cadavre et de me sentir envahit par la pitié alors que mes yeux l’étaient par les larmes. Quelle injustice. Jamais de ma vie je n’aurais pu faire de mal à une bête. Jamais un être aussi innocent qu’un animal n’aurait eu à craindre mes mains.

                Le coupable de cet acte infâme me jugeait inférieur à lui par rapport à un acte moins condamnable que le meurtre auquel je venais d’assister. J’étais châtié pour avoir fait quelque chose à l’encontre de la loi. Lorsque mes doigts s’étaient resserrés autour du cou de cet homme infect, lorsque la vie lui échappa, je savais que ce que je faisais était bien. Je savais que j’avais raison. Mais je savais aussi et surtout que je risquais tout de même ma peau. La peau de bête quant à elle, était en lambeaux.

                Je senti la présence de l’agent au dessus de mon corps étalé sur l’asphalte. Il parlait. Criait. Je ne voulais rien entendre. Je ne voulais que regarder. Regarder les traces de sang sur sa voiture de police bien lustrée, preuves de sa culpabilité. Regarder une dernière fois cette bête dont il était l’assassin. D’après la forme de la queue, ce devait être un chien. L’un de ces misérables batârds sans collier, qui erre au bord des routes, dans l’espoir de trouver un sens à ses actes. Un batârd tout comme moi. Jamais je ne m’étais senti aussi proche d’une bête. Lorsque l’assassin me passa les menottes, je ressenti d’autant plus l’injustice. L’innocent était mort. Moi j’étais bien vivant. L’innocent avait quitté le monde et j’y entrais à peine.

 L’encadrement de la portière frappa le sommet de mon crâne et  Je pensai : L’innocent était libre.

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