Le Festin des Fous. 1/3

Publié le par Sido

Le portier, un homme grand et mince au teint vert-de-gris me présenta son bras. Je le saisis avec délicatesse en lui emboîtant le pas dans le long corridor du château. De lourdes tentures trop chatoyantes pour être d'époque ornaient les murs de pierre glacée avec inélégance.

Au rythme du claquement de nos semelles, mon regard bondissait d'un détail à un autre. De grotesques appliques murales éclairaient le couloir d'une terne lumière à laquelle un tube au néon n'aurait rien à envier. Les sujets des tableaux aux glaçis craquelés m'observaient d'un oeil torve. Les motifs géométriques des dalles s'arrêtèrent net.

Le portier soupira : "Beaucoup de gens vont mourir, ce soir." Puis, se tournant vers moi : "Je vous souhaite une agréable soirée." Il poussa la lourde porte en bois au moment où ma main quittait son bras comme une pomme blette sa branche. Je fis un pas en avant.

 

Le festin avait à peine débuté et déjà l'odeur était difficilement supportable. J'avançai encore. La porte claqua derrière moi avec fracas mais j'étais trop absorbée par le spectacle qui s'offrait à moi pour tressaillir. Dans la grande salle à manger du château ; on avait disposé les tables en arc de cercle. Il devait y avoir pas moins de deux cent convives assis, et sans doute plus encore vautrés sur les tapis, suspendus aux rideaux ou debout sur les tables.

Je plongeai la main dans mon sac et saisis mon carnet ainsi qu'un stylo à bille.Je noterai tout. Personne jamais ne me croira mais je noterai tout. J'enjembai le corps d'un homme étendu dans son vomi et senti que soudain ; j'étais sur scène. Sur la pellicule. Au centre de la page. Mon stylo s'agita. A mes pieds s'étendait un imposant tapis circulaire étonnamment immaculé, au centre duquel un homme nu aux poignets et chevilles entravées gisait sur le dos. Une demi-douzaine de convives, hommes et femmes, l'encerclaient. Ils se passaient à tour de rôle un petit coffret de bois dans lequel ils saisissaient précautionneusement quelque chose à l'aide de pinces de philatéliste. Je m'approchai pour mieux voir. Une femme tendit sa pince en direction du corps blanc de l'homme qui commençait à se contorsionner. Je compris alors que cette torture consistait à piquer le supplicié avec un frelon vivant, l'abdomen enserré dans l'effilé instrument. Le dernier convive à prendre part à ce jeu reposa la boîte et imita ses compagnons en approchant le menaçant aiguillon de la bouche déjà meurtrie de la victime. Ce dernier se tordait comme un lombric à l'agonie. Chaque joueur avait sa préférence. Certains semblaient apprécier taquiner ses globes oculaires tandis que d'autres étaient plutôt portés sur la plante des pieds. Les femmes s'amusaient d'avantage que les hommes à malmener ses parties génitales. Plus le corps du supplicié se boursouflait, plus la salive moussait à ses lèvres, et plus le cercle de ses bourreaux hilares se refermait autour de lui. Figée, j'observais la scène. L'un des pieds nu de l'homme apparaissait entre les jambes d'une femme littéralement avachie sur lui. Ses orteils cessèrent de se tordre ; je décidai de me rendre auprès des tables.

 

A l'une des extrémités de la tablée, un homme ventripotent en costume d'évêque -probablement un déguisement- plongeait ses mains et son visage dans un large saladier. Il rongeait de petits os avec voracité. Sa face maculée de sauce brune se tourna vers moi. Je m'installai à ses côtés pour m'entretenir avec lui. Je n'eût même pas le temps d'ouvrir la bouche. "Tu en veux ?" Dit-il en me tendant un os recouvert de viande bouillie. "J'adore partager mes repas. Encore plus avec de belles et jeunes créatures telles que toi. En fait, j'aime manger en compagnie de ceux que j'aimerais manger." Il éclata d'un rire gras en lâchant le cuissot qu'il me présentait. Ce dernier tomba sur la table dans un bruit flasque et je pus constater qu'à son extrémité était encore attaché un petit pied. Pendant que l'avide évêque essuyait ses doigts poisseux sur ses décorations, je me penchai sur le saladier et observai qu'une main, une tête, un bassin ainsi que d'autres morceaux de viande d'enfant accompagnaient le mollet rongé qui gisait désormais sur le bois nu de la table. Le tout était accompagné de ronds de carottes et de navets entiers.

En face de nous, une jeune femme se masturbait en se frottant contre une bouteille de mauvais mousseux. Elle grimpa sur la table avec difficulté et s'accroupit, le collant tendu entre les chevilles. Elle dénuda le bouchon du mousseux avec les dents avant de s'introduire le goulot entre les cuisses. S'agitant frénétiquement, elle se mordait la langue avec une expression de dément. Après quelques instants elle s'écroula dans un hurlement auquel s'ajouta le gloussement rauque de l'évêque qui semblait apprécier ce divertissement. Se forma sous elle une flaque de vin et de mousse mêlé à un sang clair. Je me levai et passai derrière son large fessier haut levé. Le bouchon de liège fut expulsé lentement et chut à mes pieds dans un triste "ploc".

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