Qui vivra verra.

Publié le par sido

                « Cinq orteils au pied droit, cinq au pied gauche». Murmura Véra.

C’était un refrain quotidien. Tous les matins, Véra comptait ses attributs, afin d’être sûre qu’aucun ne s’était détaché ou dissout pendant la nuit. « Deux oreilles ». C’était ainsi qu’elle se sentait en vie. Là. Bien ancrée dans la réalité, les deux pieds sur la terre ferme. Le reste de son corps suivait. « Un nez ». Elle vérifiait tout. Absolument tout. Chaque élément devait être exactement à sa place. « Une, deux, trois, quatre… ». Autrement, Véra était sûre qu’elle mourrait. « …Cinq, six, sept, huit, neuf… ». Autrement, Elle ne pourrait jamais plus faire confiance à son propre corps. « …Vingt et une, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre… ». Un corps qui nous trahit n’est pas un hôte approprié pour un esprit aussi naïf que celui de Véra. « Vingt-neuf, trente, trente et une. Trente et une dents ». Ses doigts glissaient sur son corps afin de tout sentir, tout toucher… être sûre. Sûre qu’aujourd’hui son enveloppe charnelle était la même que le jour précédent. « Quatorze côtes sternales ». Arrivée à ce stade, elle avait toujours peur. « Six côtes asternales. » Elle ne pouvait sentir ses côtes flottantes qu’en se contorsionnant atrocement. « Quatre. Quatre côtes flottantes. Le compte y est » pensa-t-elle. L’inventaire se poursuivit : « Une langue ». Elle essuya ses doigts gluants de salive et reprit. « Deux seins ». Elle n’avait pas toujours effectué ces gestes pourtant si familiers. « Un clitoris ». Il fallut que la fortune la contraigne à en arriver là. « Une, deux, trois… ». Il fallut que la vie lui ôte ce qui lui empêchait autrefois d’avoir peur. « …Douze, treize, quatorze ». Ce qui lui permettait d’être curieuse plutôt que craintive. « Trente et une, trente-deux, trente-trois. Trente trois vertèbres ». Ce qui lui permettait de… Deux larmes lourdes comme des galots roulèrent lentement sur ses deux joues. Véra porta alors ses mains à son visage : « Deux yeux.». Ses doigts tâtèrent ses paupières informes. Désenchantée, elle se leva enfin de son lit, passa devant le miroir en pied superflu et se saisit de sa canne blanche, dont la bille roula comme ses yeux tout aussi blancs dans leurs orbites.

Depuis qu’elle avait entreprit ce rituel matinal, elle ne s’était plus jamais dit : « Qui vivra verra, Véra. »

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