Cut-it - Chapitre 8

Publié le par Sido

Chapitre VIII - Papillon de nuit.

   

Lorsqu'il était enfant, Oscar Van Cliff avait eu entre les mains un ouvrage d'entomologie des plus intéressants. Du moins, il en était persuadé, l'état dans lequel il se trouvait ne lui laissait consulter qu'un seul chapitre, qui se grava à jamais dans la mémoire du Docteur. Il faut savoir qu'à l'époque, tous les livres étaient envoyés à l'usine de recyclage, le pays se trouvant dans l'incapacité de produire à nouveau du papier. Le jeune Oscar avait alors dérobé cet ouvrage, arrachant la moitié des pages dans sa hâte, la peur d'être accusé de vol lui battant la pulpe des doigts. En courant il avait serré si fort ce livre que les battements que son coeur transmettait à ses phalanges semblaient venir du livre lui-même. A partir de ce moment, il avait considéré ce volume délabré comme un véritable ami.

Le seul chapitre lisible de l'ouvrage portait sur la processionnaire du pin, une espèce de chenille européenne qui lui était jusqu'alors inconnue. Il avait lu que ces chenilles urticantes vivaient en colonies de plusieurs centaines en haut des pins ; et qu'au printemps dans le but d'aller s'enterrer à quelques centimètres de profondeur, elle avancaient en une procession qui pouvait s'étendre jusqu'à quarante mètres de long. Plus il parcourait les lignes de son livre, moins Oscar se sentait seul. Il visualisait les chenilles, tête à cul, guidées par les glandes odorifères de leurs semblables. Il imaginait la procession brisée par une goutte de pluie ou par un prédateur, surmonter la difficulté et se retrouver ensemble, sous terre, former leur cocon lisse et sombre de nymphe. Bien souvent, lorsqu'il se perdait dans ces pensées, le jeune Oscar s'endormait en position foetale, serrant entre ses mains son unique ami ; rêvant qu'un jour lui aussi aurait un cocon dont il sortirait ravivé, rêvant qu'un jour, il ne serait plus urticant.

 

Ce souvenir était si intime que seule une consommation quelque peu exagérée d'alcool pouvait lui permettre d'en parler à une femme qu'il ne connaissait que depuis quelques jours, mais qui lui plaisait déjà beaucoup trop. Reprenant lentement ses esprits, il se resitua dans la pièce. Ses doigts étaient nonchalemment enroulés autour d'un verre tière rempli d'un liquide doré. Ledit liquide était le seul élément qui chassait des narines d'Oscar Van Cliff l'odeur de poisson salé qui envahissait le petit restau humide et sombre. Son regard passa au travers de la fenêtre qui était à sa droite. La table à laquelle il était assis était tout près du mur ; ainsi il voyait non seulement Dust Town qui agonisait silencieusement, mais également son image qui se reflétait dans la vitre. Comme un montage photo, son visage rougit par le whisky surplombait la ville comme un seigneur repu de ce cadavre urbain. A gerber. Une voix grave et veloutée le tira de sa torpeur.

 

"C'est vrai, Oscar. Vous avez tout d'un papillon de nuit."

 

Désaoûlant progressivement, Van Cliff plongea son regard dans les yeux vert olive de l'inspecteure Eevy Black Cat. Dans ce bouge miteux aux murs de béton nu, elle était d'autant plus belle que le décor était laid. Il se souvint de ce qu'il venait de lui raconter et se senti honteux. D'autant plus honteux qu'il était déjà ivre alors que leur repas n'était même pas encore servi, et qu'ils étaient là depuis pas plus d'une demi heure.

 

"Vous vivez la nuit mais vous ne recherchez que la lumière ; de plus, vous vivez dangereusement car vous savez que la vie est courte."

 

Eevy Black Cat eût un instant les yeux dans le vague, avant de les reposer sur le visage de Van Cliff. Discernant sa gêne avec satisfaction, elle changea magnanimement de sujet :

 

"Vous m'avez dit que vous aviez des doutes sur le jeune... Brogan ? N'est-ce- pas ?

 

-Clyde, repris Van Cliff qui retrouva aussitôt son assurance. Dès le début j'ai eu du mal à le cerner, avec ses manières de lèche-botte et ses cheveux gominés. Je pensais qu'il me cirait les pompes, mais il m'a bien poignardé dans le dos, ce salaud. J'suis persuadé qu'il veut faire porter le chapeau à Black. Il supporte pas les maquereaux, encore moins les travestis. Mais je doute qu'il fasse ça par colère, il y a forcément autre chose. Je n'sais pas ce que vous en pensez inspecteure, mais moi j'crois bien qu'il est suspect."

 

En disant ces mots, Oscar Van Cliff avait passé un bras derrière le dossier de sa chaise et faisait tourner son whisky dans son verre, les yeux dans l'éternité. Une attitude qu'il ne se connaissait pas. S'apparentant à un habitué du Golden Pussy, ses joues s'empourprèrent d'avantage et il reposa ses deux coudes sur la table en formica. Levant ses yeux sur le visage de Black Cat, il observa une attitude interrogative.

 

"-Vous avez une logique de débutant, Oscar" Railla-t-elle. Van Cliff senti ses reins s'enflammer lorsqu'elle l'appela aussi familièrement.

 

"La meilleure chose a faire est d'interroger à nouveau Black, reprit-elle. Son dernier témoignage n'a pas été concluant. Je suis sûre qu'il est innocent, mais je pense qu'il a tout de même des choses à nous dire. Des choses qu'il nous dira bien plus facilement si on ne lui brandit pas des photos de cadavres sous le nez.

 

-Et que pensez-vous d'un interrogatoire musclé pour Clyde ?" Lança le Docteur que l'alcool faisait encore plaisanter.

 

Black Cat esquissa un sourire. "Le dîner arrive" dit-elle simplement.

 

En effet, le vieux tenancier barbu et crasseux du rade leur apporta deux maigres assiettes d'une fricassée de poisson à chaire blanche dont l'odeur mettait d'avantage l'eau à la bouche que la poissonnerie de Flynn. L'inspecteure porta une fourchetée à ses lèvres avec délectation. Sa lourde chevelure dansait autour de son visage rond et pâle de madone. Ce n'est que vers le milieu du repas qu'elle commença à se servir du whisky, ce qui eût pour effet de rassurer Van Cliff. Ils parlèrent à peine, comme si leurs voix portaient atteinte à la nourriture. Une fois leurs deux assiettes vides, Eevy Black Cat tira de la poche intérieure de son manteau, un petit étui de métal plat et carré, recouvert de peinture jaune pisse qui s'était écaillée par endroits. Elle l'ouvrit et en sortit deux cigarillos.

 

Notant le regard surpris et envieux de Van Cliff, elle lui tendis l'une des deux tiges brunes en disant "Je les fais importer d'Europe." Puis, se penchant vers lui et baissant la voix "J'ai quelques petites économies". Un clin d'oeil badin accompagna le frottement d'une pierre à briquet. Ils restèrent ainsi de longues secondes à cracher d'épais nuages de fumée bleuâtre sans dire un mot. Black Cat rompis à nouveau le silence :

 

"Je dois dire que ça m'ennuie de parler du boulot. Au début de notre rendez-vous, vous étiez dans la confidence. Je vous en prie continuez."

 

Les mots "rendez-vous" et "confidence" sonnaient aux oreilles de Van Cliff comme des clochettes d'argent. Ainsi invité, il prit la parole.

 

"-Je n'aurai pas dû vous parler de ça, Eevy" déclara-t-il, se délectant du nom qui s'échappait de ses lèvres. "Je me rends compte que la métaphore du papillon me correspond assez bien, c'est quelque chose de très intime. Je me considère encore au stade du cocon, il y a tellement de choses chez moi que je voudrais voir évoluer." Constatant le regard interrogateur de Black Cat derrière cet écran de fumée bleue, il poursuivit. "J'aimerais communiquer avec plus d'aisance. J'aimerais côtoyer d'avantage les vivants que les morts. Pour tout dire, je vous envie beaucoup. J'envie votre place, votre situation, votre facilité à trouver les bons mots."

 

"-Tiens donc." dit simplement l'inspecteure. "Sans vouloir vous offenser Oscar, je doute que vous soyez apte à prendre ma place. Pour quelqu'un qui vit avec les morts, je trouve que vous vous laissez bien souvent guider par vos émotions."

 

"-Vous avez sans doute raison" dit-il en lâchant un petit rire.

 

Une douce complicité s'était installée entre eux. Cet étrange tableau représentait une femme superbe, sobrement vêtue, assise en face d'un homme vieillissant et débraillé. Seuls au monde dans ce vieux boui-boui grisâtre, ils savouraient leur cigare à la lumière glauque des ampoules nues pendues au plafond. Regardant à nouveau par la fenêtre la ville nauséabonde, le Docteur Oscar Van Cliff se surprit à penser qu'il commençait à aimer Dust Town.

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Publié dans Cut-it

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