Cut it - Chapitre 1
Chapitre I - Le jour du poisson
Dust Town. Avec toutes les emmerdes que ça impliquait. Le docteur Oscar Van Cliff regrettait déjà son arrivée dans la ville poussière.
Depuis l’explosion de la Grande Dernière, comme on l’appelait, les États-Unis d’Amérique ne se résumaient plus qu’à un amas d’îles séparées par des fleuves anonymes et menaçants. Last Breath Island était l’une d’elle. Dust Town se situait sur cette île ; à l’endroit où, il y a bien des années, se dressait New York.
Les autres continents s’étaient relevés facilement de cette guerre mondiale ; et la destruction du système capitaliste Nord-Américain n’avait permis qu’au reste du monde de fructifier. Evidemment, le reste du monde n’avait pas connu la « Grande Dernière ». L’Amérique telle qu’on la connaissait il y a un siècle n’était plus qu’un lointain souvenir.
Van Cliff progressait lentement entre les immeubles médiocrement reconstruits. Les retombées calcinées avaient rendu toute chose d’un anthracite triste à pleurer et le nuage de pollution ne permettait plus au soleil d’illuminer le rêve américain. Il avait décimé des centaines d’espèces animales et végétales. Les seules fougères qui avaient survécu étaient noires comme du charbon.
Comme il se rendait au laboratoire de médecine légale, Oscar Van Cliff profita de la proximité d’un motel miteux pour réserver une chambre. Le Shérif lui avait prévu un logement à Dust Town ; mais Le docteur préféra choisir le lieu dans lequel il passerait sa première nuit.
« M’sieur ? Grommela le patron en relevant la tête de son registre.
-Bonjour. Je voudrais une chambre. Une nuit seulement.
-Ca vous f’ra trois dollars.
-Il fait restau’ votre hôtel ? Interrogea Van Cliff, les yeux dans le vague.
-Pour la bouffe vous vous démerdez. C’est pas un quatre étoiles, ici. Vous n’avez qu’à vous rendre chez le marchant de poissons au coin de la rue. De toute façon y’a plus qu’ça à bouffer. »
Van Cliff paya, pris les clefs de la chambre huit et sortit. La faim lui tiraillait déjà l’estomac. Il repensait aux campagnes de préventions contre la pêche intensive dans les années deux-mille, quand il était enfant. Maintenant tout mammifère terrestre avait disparu du pays, et les poissons proliféraient joyeusement dans les lacs et les nouveaux fleuves du continent américain.
« Marre, de bouffer que du poisson. »
Il se dirigea néanmoins au coin de la rue, l’entrée de la poissonnerie se trouvait sur une petite place pavée et sinistre. La boutique était encore en ruine pour cause de déficit financier. Van Cliff connaissait bien le propriétaire ; un jeune du nom de Flynn, complètement fou, le cerveau ravagé par les traumatismes de la guerre. Il y avait du monde dans la petite poissonnerie, mais le docteur pouvait entendre Flynn gueuler de l’extérieur.
« Et qu’est-ce qu’il prendra le petit monsieur ? Hm ?
-Heu… Du poisson. Balbutia le petit homme maigre, face au jeune poissonnier blond et élancé.
-Du poisson ? Du poisson comment?! Rétorqua Flynn, les yeux humides et fous.
-Du poisson…Heu…
-Hm ?!
-Mort.
-Du poisson, MORT ! Oui, mort ! Aussi mort que cette foutue ville ! Aussi mort que nous tous ! Et j’vous en mets combien de poissons morts mon petit monsieur ? »
Flynn… Il faisait le coup à chacun de ses clients. Les poissons s’entassaient sur son étal, sans distinction d’espèces. Il y avait les « gros poissons » et les « petits poissons ». Et Flynn insistait toujours sur la mention de leur état de trépassé. Sans-doute cela le rassurait-il quant à son propre destin.
« Salut, Flynn. Lança Van Cliff.
-Tiens, mais voilà Monsieur le médecin légiste ! Alors, c’est pour quoi cette fois ? Un meurtre ? Un enlèvement ? Un clochard de plus trouvé dans une poubelle ?
-Tu sais bien qu’je n’peux rien te dire, Flynn. D’ailleurs je n’ai pas encore examiné le corps. Je suis pas venu te faire un rapport, mais acheter de quoi bouffer. Donne moi celui-là, le gros, celui qui a pas trop les entrailles à l’air. Oscar Van Cliff désigna une truite plutôt amochée.
-Excellent choix, docteur. Vous m’en direz des nouvelles. Minauda Flynn, souriant de ses dents rougeâtres et abîmées.
-C’est ça. »
Van Cliff tourna les talons, son gros poisson mort à la main, emballé négligemment dans un morceau de chiffon. Flynn les empaquetait toujours ainsi, le papier étant devenu aussi rare que l’or.
Il regarda sa montre, dix heures. Douze avril 2052. Il était maintenant l’heure de se rendre au labo, le sheriff l’attendait.
Robert Harwell, sheriff de Dust Town attendait Oscar Van Cliff et ses scalpels en salle d’autopsie. Débraillé comme à son habitude, Le docteur ôta son manteau de cuir et releva les manches de sa chemise au col ouvert.
« Qu’est-ce qu’on a ? Interrogea-t-il en observant la forme vaguement humaine sous le drap blanc.
-Comment ça « Qu’est-ce qu’on a » ?! Bordel, Oscar, vous avez une heure de retard ! Je poireaute ici depuis tout ce temps au milieu des cadavres, et vous me demandez « ce qu’on a » ?! Aboya Harwell.
-C’est pour ça que je suis ici, non ? »
Le sheriff Harwell marqua une pause. Il nota le poisson crevé qui dépassait de la poche de la veste de Van Cliff, accrochée à une patère.
« Bon Dieu, c’est une véritable infection. Fit Harwell en esquissant un signe de tête en direction de la veste.
-C’est cette foutue ville qui est une infection, rétorqua Van Cliff. Alors que je ne sois pas venu pour rien, mettons-nous au boulot. »
Le sheriff saisit le drap des deux mains, le retira brusquement et eut un haut le cœur. Van Cliff, quant à lui, restait impassible face à l’horreur.
Sur la grande table de métal gisait le corps d’un inconnu. Son bras avait été séparé du corps et placé le long de son buste. Il était éventré, et ses organes vitaux avaient été sauvagement arrachés. La face était à nu, comme si on eut retiré la peau du visage tel un masque macabre.
« On l’a trouvé ce matin, lança Harwell. Il était dans un sous-sol d’immeuble. C’est l’un de nos gars, venu perquisitionner un dealer qui est tombé dessus par hasard.
-Un dealer… Le pays est en ruine et le gouvernement vous paye toujours pour ces conneries ? Siffla Van Cliff, un poil agacé.
-Je pourrais en dire autant de vous, Oscar. Rétorqua Harwell sans animosité. La justice a toujours été un point d’honneur dans ce pays. On rend la justice ou on ne la rend pas et le gouvernement est prêt à payer des gars comme nous pour maintenir l’ordre et la sécurité.
-L’ordre et la sécurité, répéta Van Cliff. Vous avez de ces mots, sheriff. Il étouffa un rire.
-Bref, coupa Harwell. On l’a trouvé là, sauf le bras qui était à quelques mètres plus loin, à l’extérieur de l’immeuble.
-Ce n’est pas son bras, dit Van Cliff, à nouveau stoïque.
-Comment ?
-Vous voyez bien, Bob. Le bras de cet homme à été tranché à l’aide d’une grosse lame. Sans doute un hachoir ou quelque chose de lourd. Et il à été découpé après la mort. Quant à ce bras là, il a été découpé sur une personne vivante, son propriétaire l’est même peut-être encore.
-J’vous laisse faire votre boulot. Cette odeur de poisson, c’est dégueulasse. Grommela le sheriff en sortant de la salle d’autopsie. »
Van Cliff souri car il savait bien que ce n’était pas l’odeur du poisson qui incommodait Harwell. Rien n’est aussi marquant que le parfum de la mort.
Le docteur saisit son scalpel, sachant déjà qu’il n’aurait pas à pratiquer un Y complet, le ventre étant de toute manière, déjà béant. Avant même d’avoir saisi son instrument, les yeux aiguisés de Van Cliff avaient enregistré une foule de détails à une vitesse fulgurante.
La victime au corps presque complet avait été massacrée au couteau. Une lame longue mais également très large, car seule une lame d’un poids important avait pu causer de telles blessures. Malgré l’absence de visage et de poitrail, Van Cliff n’eut aucun mal à déterminer le sexe de la victime, et pour cause : malgré sa mutilation, un testicule pendait mollement le long de son aine. Sous le maxillaire inférieur, deux entailles profondes séparaient presque la tête du cou. Post-mortem. Une entaille supplémentaire avait été pratiquée sur la gorge, dans le sens de la largeur. Cette blessure avait quelque chose d’étrange. Comme si le meurtrier avait voulu le décapiter, mais, arrêté par la résistance de la carotide, y avait renoncé.
Une ultime fente traversait le corps de la victime, du haut du sternum jusqu’au bassin, transformant la peau du ventre en un manteau aux pans grotesques et mous, découvrant l’intérieur vidé de ses organes. La cause de la mort était une blessure à la tête, causée sans doute par une matraque ou un autre objet cylindrique au vu du renfoncement crânien. Les cuisses et les mollets avaient été décharnés d’un geste apparemment expert. Ante-Mortem. Ce type avait du vivre les pires souffrances. Sans doute quelqu’un avait-il voulu le torturer pour le faire parler, puis l’avait achevé après avoir eu ce qu’il voulait. Mais alors pourquoi ce désir de décapitation ? Van Cliff avait depuis longtemps renoncé à comprendre les motivations des assassins.
Il observa le bras solitaire et l’épaule vide de la victime. Le bras de cet homme avait été arraché de la même manière que le bras de cette… Femme. Des ongles laqués de rouge. Une bourgeoise ? Une prostituée ? Peut-être un homme travesti. A moins de retrouver le reste du corps, le docteur ne pouvait se prononcer. Il avait en tout cas affaire à un serial killer.
Oscar Van Cliff termina son rapport et se rendit en salle de repos afin de le remettre à Robert Harwell. Le petit sheriff au physique gris et fatigué se tenait debout, face à la fenêtre ; l’œil morne et les épaules voûtées.
« Voilà, Bob. Dit Van Cliff en lui tendant un morceau de papier cent fois recyclé.
-Merci, Oscar. Tenez : Voici les clefs de votre appartement. Il se situe dans l’immeuble à côté de la poissonnerie, je pense que l’odeur ne vous incommodera pas. »
Harwell donna ses clefs à Van Cliff, l’air soucieux. Le sheriff n’était, de toute manière, jamais tranquille. Un grand stressé. Le docteur pensa un instant que Bob Harwell avait raison : Le labo tout entier empestait le poisson pourri.
Comme il avait réservé une chambre au motel, il décida d’y passer sa première nuit. Il consulta sa montre : vingt heures. Il était un peu tôt pour le coucher, mais Van Cliff monta tout de même à sa chambre, grilla son poisson mort sur son réchaud à gaz ; et repu, s’allongea tout habillé sur son lit.
Il fixa un moment les fissures au plafond en passant la main dans ses cheveux aux tempes grisonnantes. Elles lui faisaient penser aux mille fleuves sillonnant le pays. Oscar Van Cliff se leva d’un bond, et se mit face au miroir en pied. Il défit ses bretelles, ôta son pantalon avant ses chaussures et chaussettes ; et finit par déboutonner sa chemise. Il enleva également le caleçon à carreaux qui ceignait ses reins. Ainsi nu devant le miroir, le Docteur Van Cliff n’était plus que « Oscar ». Oscar alla donc à la salle d’eau se doucher afin de tenter, vainement -il le savait-, d’ôter l’odeur de chair morte qui imprégnait sa peau et ses cheveux.