Cut it - Chapitre 4
Chapitre IV – Black Cat
Van Cliff arpentait les sombres rues de Dust Town en regardant ses pompes. Il avait renoncé à l’idée de rentrer chez lui et préférait passer la nuit à observer et écouter la ville endormie. Tous ses sens étaient titillés par les odeurs nauséabondes, les crissements de pneus, les nuages de pollution et les réverbères grésillant.
Il pensait à ce que disaient les types du Golden au sujet de Black. Le Docteur avait déjà eu affaire à ce nom. Jack Black était le Bienfaiteur ayant la meilleure réputation de la ville. Cela signifiait tout simplement qu’il engageait les filles les plus jeunes. Mais Van Cliff n’avait jamais entendu parler de travelos.
Le Docteur s’arrêta soudain. Il entendit une voix d’homme qui semblait se disputer violemment avec une tierce personne. Cela devait se produire à deux rues de l’endroit où il se trouvait, et il ne pouvait discerner les dires de l’homme. Il s’approcha lentement. Plus il avançait, plus la voix de l’homme ressemblait à une supplique plutôt qu’à une réprimande. Le Docteur pressa le pas silencieusement.
Un râle étouffé. Van Cliff posa la main sur la crosse de son arme. C’était la première fois qu’il pensait devoir s’en servir. Il courut jusqu’au lieu où il avait entendu le cri et pointa son flingue vers la forme sombre qui gisait dans la ruelle.
« Qui êtes vous ? Hurla Oscar, terrifié. »
La voix ne fit que râler péniblement. En avançant, le Docteur marcha dans une flaque de sang. Il entendit au loin, un bruit de course sur le pavé. Le bruit s’éloignait. Il s’agissait d’une agression. Un peu rassuré, Van Cliff rengaina son arme et se pencha vers l’homme qui se trouvait au sol.
« Vous êtes blessé, monsieur.
L’homme leva la tête. Il portait un chapeau noir aux bords larges. Son costume était tout aussi sombre. Van Cliff compris à l’odeur de musc qui s’échappait de ses vêtements que cet homme n’était autre que Jack Black.
-Non, ça va… Répondit le Bienfaiteur d’une voix éteinte. Il m’a juste mis un coup dans le ventre… Cet enfoiré. Il essuya le peu de sang qui s’écoulait de sa bouche.
-Mais, repris Oscar Van Cliff… Tout ce sang, cette flaque de sang… Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
Jack Black leva les yeux vers Le Docteur d’un air désolé. Il esquissa un sourire et étouffa un rire nerveux avant de dissimuler à nouveau son visage derrière son chapeau.
D’un coup, Van Cliff dégaina son arme et mit en joue Black qui tressaillit. Il sortit de sa poche son téléphone portable et en tira l’antenne avec les dents.
« J’vous réveille Bob ? J’ai un gars pour vous. Un de ces salauds qui fait pleurer les p'tites filles. Amenez-moi du matériel. Il y a du sang. Beaucoup de sang. Je pense que j’ai quelques prélèvements à faire. »
Il raccrocha le téléphone et regarda fixement la silhouette de Jack Black soudainement prise de soubresauts. Dérouté, Van Cliff se pencha lentement et attrapa la mâchoire de Black maculée de sang afin de voir le visage du Bienfaiteur. Il pleurait.
Minuit. La montre du Docteur passa du treize au quatorze avril. Derrière le miroir sans tain, il observait Jack Black prostré sur sa chaise, la tête enfouie dans ses mains maculées de sang. Le gorille en uniforme qui était posté à l’entrée de la petite pièce mal éclairée le regardait sans avoir l’air de le voir. Van Cliff avait pu faire les prélèvements nécessaires, mais avait préféré poster quelques sbires relever les indices à sa place. Le Docteur n’aurait voulu pour rien au monde manquer cet interrogatoire et pour cause, l’inspecteur serait présent. Seul Harwell entretenait une relation avec cet homme mystérieux. L’envie envahissait Van Cliff ; lui qui passait le plus clair de son temps auprès des morts, il se sentait frustré d’être incapable d’entretenir une relation avec un être vivant. Il était mauvais en communication et il le savait. Les seuls mots qui s’échappaient de ses lèvres à l’adresse d’une autre personne n’étaient que remarques sarcastiques et termes médicaux. Il caressait l’idée de devenir inspecteur de police. Son boulot le passionnait mais le goût de l’énigme et des méandres du cerveau humain s’était emparé de lui. C’était l’instinct qui l’avait poussé à se rendre au Golden Pussy. Un instinct de détective. Tout cela l’avait conduit à cette scène de crime. Lui qui n’avait jamais sorti son arme, il était encore troublé par cette émotion qui l’avait saisi. Cette émotion qu’il craignait, mais à laquelle il avait tant envie de goûter à nouveau.
« Qu’est-ce que vous foutez là, Oscar ? Résonna la voix de Robert Harwell.
-Je suis venu voir l’interrogatoire, dit Van Cliff sans détourner les yeux de Jack Black. L’inspecteur n’est pas avec vous ?
-En retard, dit simplement le Sheriff. Il ne semblait pas enchanté de voir Van Cliff traîner dans le coin.
A ce moment, un jeune de la brigade médico légale entra dans le couloir. Il se pencha sur l’oreille de Van Cliff et lui rendit une enveloppe en plastique jaune.
-Qu’est-ce que c’est ? Repris le Sheriff.
-Rien. Absolument rien. Il n’y avait aucun indice valable sur les lieux du crime. Et on recherche toujours celui ou celle à qui appartient le sang. Van Cliff fourra négligemment l’enveloppe dans sa poche et se tourna vers Harwell.
-Et bien, je suppose que j’peux commencer, lança le Sheriff. Traînez pas trop, Oscar. Que votre témérité n’fasse pas tout foirer. »
Robert Harwell entra dans la petite salle sombre et froide. Il s’installa à côté de Black, sa chaise négligemment tournée en sa direction. Il restait silencieux en le traversant de son regard.
Jack Black paraissait très intimidé. Il regardait à droite et à gauche, ses larmes silencieuses se mêlant au sang qui maculait son visage. Dans son costume de maquereau, il ressemblait à un clown triste fardé de rouge.
« Vous voulez un verre d’eau ? Une serviette, peut-être ? Demanda Harwell.
Black ne répondait pas.
Ou alors peut-être voulez-vous que je vous lèche vos jolies bottines de maquereau toutes neuves ?
Harwell marqua une pause, puis repris.
Vous étiez seul dans cette ruelle, Black ?
-Il y avait cet homme. C’est lui qui m’a agressé. Je n’ai rien d’autre à dire. Anonna Jack Black, la voix tremblante.
Robert Harwell se dressa sur sa chaise et sortit du même geste deux polaroïds de la poche de sa veste. Il les observa un moment puis les jeta négligemment sur la table, sous le nez de Black.
-Vous voyez, ça, repris Harwell. Et bien je pense qu’il est arrivé la même chose fâcheuse à la personne qui se trouvait avec vous dans cette ruelle. Je ne parle pas de votre soi-disant agresseur mais de la personne qui a perdu tout ce sang. Visiblement, il ne vous appartient pas puisque vous n’êtes pas blessé.
Une étincelle passa dans les yeux du Sheriff et il prit soudain un air moins conciliant.
A moins que tout ceci ne te soit sorti du cul après une soirée trop arrosée avec tes petites copines du Golden ? »
Derrière la vitre, Van Cliff pouvait tout entendre. Il observait la silhouette de Jack Black, complètement effondré sous l’âpreté des propos de Robert Harwell. Il avait toujours le visage dans ses mains, appuyant sur ses yeux du plat des paumes, comme pour essayer de s’échapper. Le Docteur nota que Black serrait les dents à s’en faire péter la mâchoire.
Un bruit de talons résonna dans le couloir. Van Cliff n’y prêta pas attention. Le bruit passa derrière lui et s’approcha de la porte d’entrée de la salle d’interrogatoire. Ce ne fut que lorsque la poignée de la porte tourna que Le Docteur s’étonna de ce bruit de talons aiguilles et de l’arrivée d’une autre personne dans cette pièce. La porte s’ouvrit doucement. Le Sheriff Harwell se leva :
« Inspecteure… »
Le cœur de Van Cliff eut un raté. Il avait toujours imaginé que l’inspecteur était un grand homme froid et banal, pas qu’il s’agissait d’une femme aussi éclatante d’outrecuidance et de désinvolture. L’inspecteur était une inspecteure. Le Docteur la considérait d’un regard empli d’admiration et de concupiscence.
Elle était immense. Du haut de ses talons aiguilles, elle dépassait le Docteur de presque une tête. Son corps était celui d’une déesse de la fertilité. Ses seins et ses hanches luttaient contre le tissu de sa robe noire la moulant jusqu’à mi-cuisse. Ses hauts talons vernis faisaient ressortir la courbure de ses mollets, et donnaient à sa silhouette encore plus d’assurance. Une chevelure lourde et mordorée encadrait un visage aux traits puissants. Ses sourcils épais et très dessinés surplombaient ses yeux olive soulignés de noir.
Le Docteur repris ses esprits. Harwell venait de se rasseoir, L’inspecteure s’installa à ses côtés.
« Monsieur, je suis l’inspecteure Eevy Black Cat. Je vous demanderai de bien vouloir poser vos deux mains sur cette table et d’observer attentivement ces photos.
Péniblement, Black décolla ses mains de ses yeux ensanglantés. La mâchoire toujours crispée, il baissa son regarde en direction des photos. Il s’agissait des clichés pris par Clyde lors de l’autopsie des deux travelos.
Reconnaissez-vous ces deux personnes ? Repris l’inspecteure.
Jack Black saisit péniblement l’un des clichés de sa main tremblante. Il le fixait d’un regard plein de détresse. Il s’arrêta de trembler un court instant puis éclata en sanglots, plaquant la photo contre son visage humide et rougeâtre. Il hurla d’une voix chevrotante :
-Mes filles ! Mes filles ! Pourquoi ce sont mes filles ?!
Dérouté, Harwell écarquilla les paupières. Black Cat quant à elle, restait totalement impassible. Le Bienfaiteur continuait à chialer en vociférant des paroles incompréhensibles.
-Bon Dieu, Black cessez de gueuler ! Aboya Harwell. On n’en a rien à foutre de vos états d’âmes ! Dites-nous ce qu’il s’est passé !
Black respira un grand coup et se calma un peu. Il balbutia :
-Quand j’avais… Des filles… Jamais eu de problème. Maintenant que ce sont… Mes filles, tout, tout ces… assassinats… Pourquoi ? Il geignit avant de reprendre : Les filles de Ted… Les filles de Mickael… Elles ne font, qu’aggraver la… Situation. Je lui ai dit, je lui ai dit de partir ! Elle ne devait pas être là, c’était le secteur… de mes filles !
-Et après, demanda Harwell. Où est passé la fille ?
-Elle disait… « J’ai un client ! » Elle disait. Mais c’était MON client. Elle volait… Alors, j’ai vu cet homme, grand, il avait… Une matraque et… Il lui a donné un coup derrière la tête ! Devant moi, avec une lame il a… Ooh… Tellement, tellement de sang. Il ne voulait pas me tuer. Il m’a frappé… Avec la matraque. Dans le ventre. Après, vous savez…
Il s’arrêta soudain, comme un pantin mécanique dont il aurait fallu remonter la clef.
L’inspecteure Eevy Black Cat poursuivit :
-Je ne comprends pas bien… Cette fille, n’était pas l’une de vos filles, c’est bien cela ? Vos filles sont des hommes.
Van Cliff était absorbé par l’interrogatoire. Comme hypnotisé, Il enregistrait toutes les informations qui auraient pu lui être utiles. Il fut tiré de sa torpeur par l’un des flics qui était supposé chercher le corps :
-Docteur. Dites au Sheriff que nous l’avons retrouvée. C’est bien une vraie fille, cette fois. C’est une vraie boucherie, à gerber. Vos gars sont déjà sur le coup. Celui qui a fait ça s’est déjà fait la belle.
Les deux hommes se tournèrent dans un sursaut vers la vitre. De l’autre côté, Jack Black fulminait en envoyant de grosses larmes rougies :
-Je ne peux pas aimer les filles ! Je ne sais pas ! Je ne sais pas aimer les filles ! J’aimais MES filles !
-Quelqu’un va vous raccompagner chez vous, Black. Lança Harwell. »
Black Cat et lui sortirent de la salle en laissant Jack Black chialer dans son costume de tweed noir.
Le flic répéta au Sheriff ce qu’il avait dit au Docteur. Ce dernier avait les yeux cernés et Harwell lui conseilla de rentrer dormir en lui tapant dans le dos.
En observant l’inspecteure Eevy Black Cat s’éloigner dans le couloir, Le Docteur Oscar Van Cliff sût qu’il n’arriverait pas à dormir.